Rares sont les hommes publics qui, à rebours du temps passé, refont le rude chemin de leurs choix et de leurs partis. Rares ceux qui osent, comme Jean Daniel tamiser au van de la mémoire le sable très ancien où ils ne cessent, à leur insu, d'aller se ressourcer. L'enfance est le secret des chefs, enfouie à jamais dans le soliloque inaugural qui meublait leurs premières rêveries, mais ne revient ensuite, sur les oeuvres de l'âge m-r, que comme leur frange d'écume et presque leur part maudite... Jean Daniel, justement, rompt ce silence obstiné et se risque, pour sa part, aux vertiges du souvenir. Ce monologue enfantin, celui qui poursuit chaque homme jusqu'aux heures les plus noires, mais qui toujours semble en trop, en trop de la vie réelle, il tente d'en nouer les fils et d'y inscrire le dessein d'un récit. Reconstituant ses bribes, ses images fugaces et décousues, il en fait, en une véritable insurrection de l'âme, la méthode inattendue d'une généalogie politique.
Livre de nostalgie ? Roman d'apprentissage ? Certes, il y a de cela dans le portrait du petit blidéen qui, perdu dans ses songes, ignore tout du destin qui, un jour, sera le sien. Certes, il arrive à l'adulte de revoir les couleurs de son ciel, les parfums de sa terre, la marque du lignage qui l'ancre à l'Algérie natale. Mais l'essentiel n'est pas là : car il s'agit, plus profondément de retrouver, aux sources vives, les raisons d'une vie, d'un engagement et d'un combat... Issu d'une famille qui savait le sens de la justice, de la dignité et de la grandeur, il y apprit la leçon, qu'il n'oubliera jamais, du socialisme authentique. La passion de la vérité, l'éthique de la lucidité, il en eut, très tôt encore, de vivants et nobles modèles qui ne le quitteront plus tout le temps qu'il se battra et témoignera contre le mensonge. Et on se demande même en le lisant si, d'être né là, en cette Algérie qui est comme la bordure de l'Europe, n'a pas contribué à faire de lui le veilleur attentif, la sentinelle
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