L'effondrement des dictatures de l'Est européen n'est pas seulement une bonne nouvelle politique. C'en est une aussi pour la pensée, et notamment pour la tradition critique qui, depuis des siècles, travaille à mettre au jour le fondement du règne de la marchandise. Marx fut longtemps considéré comme le plus perspicace analyste de ce pouvoir-là. Et puis le dogmatisme s'empara de sa légende, lui construisit un mausolée, et annexa son oeuvre.
Que l'on n'attende pas pour autant de ce livre la révélation d'une pensée pure, enfin débarrassée de ses scories politiques. Car à y regarder de près, il apparaît clairement que Marx aura passé sa vie à se chamailler avec son ombre, à se débattre avec ses propres spectres. Et il s'agit bien moins ici d'opposer un Marx originel à ses contrefaçons que de secouer le lourd sommeil des orthodoxies afin de dégager la cohérence théorique d'une entreprise critique dont l'actualité ne fait pas de doute: le fétichisme marchand n'a-t-il pas conquis jusqu'aux confins de la planète?
En montrant d'abord ce qu'à coup sûr la pensée de Marx n'est pas: ni une philosophie de la fin de l'histoire, ni une sociologie empirique des classes annonçant l'inévitable victoire du prolétariat, ni une science propre à mener les peuples du monde sur les chemins de l'inexorable progrès. Ces trois critiques _ de la raison historique, de la raison économique, de la positivité scientifique _ se répondent et se complètent. Elles sont au coeur de l'entreprise critique de Marx, et forment donc logiquement l'armature de ce livre.